Il n’y a pas d’aurevoirs!

Je me surprenais toujours à regarder cette femme avec beaucoup d’admiration. Elle qui prenait le temps de choisir la tenue adéquate pour se rendre à la plantation; un pantalon enfilé dans des bas de couleur rouge ou bleue en dessous d’une paire de chaussures en plastique communément appelée au Cameroun “Dschang shoes » ou « Matanga ».

Chaussures Méduses aka Dschang shoes ou Matanga

Ma grand-mère, “Yulia” pour sa famille et ses voisins, “Ma Yulia” pour ses enfants, neveux et nièces ou encore “Mbomo Yulia” pour ses petits-enfants, entretenait jalousement sa coquetterie. Elle, « Mwa* Docta », veuve bien avant ma naissance depuis Mars 1976, veillait à ne jamais être surprise par les visiteurs, ou même par le regard des passants. Toujours prête à être vue en public sans gêne ou honte, ma Mbombo était plus que regardante sur la propreté.

Mwa: La femme de … 

Aussitôt rentrée de la plantation, elle se lavait et se parait d’une grande robe, appelée Kaba Ngondo, préalablement apprêtée et accrochée au bord de son lit puis, se livrait aux travaux domestiques d’une femme de son époque.

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Kaba Ngondo revisité par Maison d’Afie. https://www.maisondafie.com

Bien entendu, lorsque les enfants et les petits enfants étaient dans la place, elle constatait à son retour que nous avions nettoyé les lieux et l’attendions juste pour passer à la suite: cuisiner pour le soir et apprêter le manioc, principal féculent de sa cuisine, à ses futures transformations.

Ce livre d’économie familiale est une tuerie! Une perle rare comme on n’en trouve plus. Soutiré à mon frère ainé depuis plus de 12 ans, je le garde jalousement pour mes nièces. 

ScanDepuis ma tendre enfance, nous avions le rituel, orchestré par ma mère, d’aller passer quelques semaines à Edea, Nkongmondo, chez Madame Veuve Julienne; où son défunt époux Zacharie s’était installé dans les années 1960 (Si les souvenirs de la famille sont bons, c’eusse été en 1964): pour nous c’était La destination à l’unanimité.

Quand il fallait aller à Edéa, tout le monde était content. Dans le train, nous embarquions avec nous le poste radio-cassette, les jeux de société (ludo, jeu de cartes, scrabble, jeu de dames), la boite de lait géante (j’en étais la principale bénéficiaire) et plein d’autres provisions.

Sur la photo ci-dessus, Mes grands-parents tenant leur première fille. 

A peine arrivés, il fallait d’abord valider les petits beignets de farine de blé « atchomo » qu’on vendait en face de la maison, accompagnés de petits poissons frits, du haricot, de la bouillie et pour les plus coriaces, du piment bien rouge: un pur concentré de bonheur qui n’a absolument rien à voir avec ce que nous mangeons de nos jours.

Chez Mbombo Yulia, tout, je dis bien TOUT réveillait les sens:

A l’entrée, sa clôture était faite de plantes aux feuilles vertes et blanches à la fois, qui avant de mourir virait à un léger jaune agrémentées d’un parfum agréable qui se déployait avec la force du vent. C’était un vrai plaisir de les balayer tellement elles donnaient la sensation au balayeur d’avoir bossé dur…

Devant sa porte à deux battants en bois massif qui frictionnait le sol à chaque ouverture (pas moyen pour quiconque de sortir ou d’entrer en cachette), il y’avait la cuvette de charbon à vendre issu du bois utilisé dans la cuisine traditionnelle. D’ailleurs comment aurait-il été possible d’entrer ou de sortir sans être vu étant donné que sa longue chaise était juste en face de la porte? Même dans son sommeil, son corps lui ordonnait un petit « Nje Nu? » qui veut dire « C’est qui? » accompagné de sa légendaire toux qui lui imposait d’avoir toujours à sa droite, un grand gobelet d’eau.

Le mur portant la fenêtre avant du salon était revêtu d’une plante rampante que l’on soupçonnait d’abriter des petits serpents mais je n’ai que le soupçon du souvenir d’en avoir vu; j’étais souvent sortie quand on en trouvait. Dans les jours de pluie, je me tenais là à regarder l’eau ruisseler sur les plantes de la clôture et répandre le parfum de la nature: l’eau de pluie, la terre orange et les plantes plein la cour.

Dans le salon, sa fameuse longue chaise où elle trouvait toujours le sommeil; je sais d’ailleurs de qui je tiens cette façon de m’endormir d’abord au salon avant d’aller au lit 3 heures plus tard. En face de cette chaise, des fauteuils vintage désormais exposées sur toutes le photos de design intérieur US. Il y avait également le buffet dans lequel on pouvait encore trouver le kit des premiers soins de grand-père: ça puait l’alcool et la quinine, des dizaines d’années après sa disparition.

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Le type de buffet de son époque
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Le modèle de fauteuils du salon

 

Du côté de la salle à manger, bien entendu la table à manger toujours recouverte d’une nappe en plastique mais à coté de laquelle régnait en maitre le garde-manger, dans lequel étaient rangés des bols en verre de couleur orange et où nous buvions le chocolat au lait . Quant à elle, elle trouvait son compte avec le traditionnel café soluble qu’elle mêlait au lait avec beaucoup- beaucoup de sucre.

Mbombo Yulia adorait le sucre et mettait au moins 8 morceaux dans le bol; ce n’est cependant pas elle qui avait souffert du diabète mais son mari. Tout le nécessaire du petit déjeuner était rangé dans la même armoire ainsi que ces plats en inox blancs décorés de dessin dans lesquels j’aimais manger et qui couronnaient en mon sens le plaisir de manger chez elle et avec elle, les plats de petits poissons cuisinés la veille et dont toute la saveur s’était libérée pour titiller nos palais en quête de découverte. Avez-vous déjà fait l’expérience de repas cuisinés la veille? D’une saveur sans pareil.

Dans la majeure partie du temps, Mbombo vivait seule

Elle s’enfermait régulièrement avec plein de choses pour éviter que les petits voleurs du quartier ne viennent lui piquer des choses en son absence. Du coup, dans le même salon, à côté de la porte qui donnait vers la cuisine, du manioc dans toutes ses formes: frais en tubercules, en cours de fermentation, en égouttage, en séchage, etc.

En fermentation: trempé dans le seau en inox et recouvert de feuilles vertes, en vue d’être transformés en pâte a bâtons de manioc aka bobolos ou en mitumbas (la même pâte avec de l’huile rouge bien chaude et du sel. Et comme c’était les vacances, nous soutirions de la pâte pour nos galettes et beignets de manioc sucrés. Dans une casserole juste à côté, le reste de manioc cuit la veille ou plus tôt, découpé en petits morceaux cuits, trempés et mangeables plus tard en apéritif, un vrai régal.

En séchage: par terre, une partie de manioc, épluchée et lavée, mise à sécher pour le couscous sec.

En égouttage: la pâte obtenue après la fermentation, mise dans les sacs en nylon tissé pour éliminer le surplus d’eau et d’amidon, en attente d’être passé sous les pilons et la pierre à écraser. 

On y trouvait aussi les mortiers dont l’un en forme de pirogue: piler le manioc se révélait un exercice très physique à faire en ateliers. Ah ma pauvre « maigritude »…

Oui, le salon puait un peu des fois mais il puait si bon le manioc que toutes nos envies prenaient des formes différentes chaque jour. Nous rêvions la veille, pendant que nous pilions le manioc, de galettes sucrées et de beignets banane pour agrémenter nos goûters ou de mitumbas chaud pour agrémenter les plats de “mbongo tchobi”.

DSC_1219Dans sa cuisine, le « Sanga » (lire San-nga), une sorte de séchoir traditionnel tendu au dessus du feu de bois sur lequel l’on mettait les aliments à sécher en vue d’une conservation plus longue. Ledit feu de bois qui produisait le charbon à vendre et accueillait également à ses abords des noix de palmes pilées pour cette soupe bien de chez nous appelée le « Nsouki » ou que les frères ivoiriens appellent « Sauce graine », et dont bientôt serait extraite l’huile de palmiste appelée « Mayanga ». Dans cette cuisine, un objet éveillait ma curiosité; c’était le  réfrigérateur à pétrole qui ne servait plus au rafraîchissement, remplacé avec le temps par le réfrigérateur électrique placé au salon et dans lequel Mbombo mettait plein de bouteilles d’eau destinées à la vente

A l’arrière de la maison, un mini kho-lanta au travers du sol glissant en temps de pluies que nous devions affronter pour aller aux toilettes, des arbres fruitiers que mes frères grimpaient pour attraper les fruits murs, les feuilles diverses tel que le basilic pour la cuisine …

Une seule alerte était importante: Qui peut m’accompagner????

Le temps venu pour elle de faire une sortie, pour une réunion ou un culte à l’église où elle était diaconesse et membre de la chorale des femmes, pour une réunion de femmes ou pour rendre visite à l’une de ses cousines, ma grand mère demandait à lui sortir une chaise à la véranda où elle s’installait pour:

  • Compter son argent et le ranger dans une jetonnière qu’elle cachait comme beaucoup de grand-mères, dans son soutien-gorge,
  • Ajuster son collier de perles en double-tour,
  • Se mettre du menthol dans les narines pour éviter les coups de froid et les petits rhumes,
  • 24be2ac9fed6827e4ddef32203e5589cEt surtout, mettre son vernis ROUGE. Peu importe le générations de petits-enfants, l’appel de Mbombo à ce moment était unique : « A mbombo, Lô ha me lele! » (Ma petite-fille, vient me mettre le vernis). Dans la descendance de Mbombo Yulia, le vernis occupe une place extrêmement importante; ne pas avoir de beaux ongles c’est s’attirer des ennuis et te faire rappeler que tu es de la descendance d’un homme brillant qui sauvait des vies.

 

En dépit de son veuvage, ma mbombo était profondément fidèle à la mémoire de son mari, elle qui avait suivi toute une formation animée par des allemandes à Sakbayeme sur comment être une bonne épouse.

Ma mbombo ne supportait pas les éclats de voix. Elle n’hésitait pas à rappeler à ses enfants que son mari était un homme charismatique, intelligent et qui, par amour pour son unique Soeur “Marthe” qu’il ne voulait pas laisser toute seule, avait renoncé à aller passer son diplôme de Docteur en médecine à Dakar. A tous les niveaux, il n’était question que d’une chose: aimer. Elle n’aimait pas les palabres et le seul moment où nous l’entendions élever le ton, c’était pour mettre en garde un voisin qui menaçait ses petits-enfants. Oui, pour ma grand-mère, la famille était sacrée.

En Septembre 2013, nous disions Au-revoir à cette grande Dame. Mais en fait, il m’est impossible de réaliser que ma grand-mère, cette femme unique qui m’appelait affectueusement «Nyogol », n’est plus là.

Nyogol: en langue bassa Belle-mère car je porte à la maison le nom de ma grand-mère maternelle Pauline, ki-nsima, celle qui a de la chance. Et j’en ai eu de la chance d’avoir Yuli-Yuli pour grand-mère. Elle qui aimait ses enfants et ses petits-enfants d’un amour silencieux mais pas muet. On ressentait son amour à ses sourires délicats, ses massages au Manyanga, ses « Mbombo » sans rien demander.

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Noix de palme (Couleur orange et rouge) et coeur de palmiste (couleur blanche)

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Son souvenir m’est intrinsèque tellement elle éveillait en nous les 5 sens. Chez Mbombo, le respect, l’amour de la famille et la paix régnaient. Le mot cousin n’a jamais existé; tous ses enfants représentaient une seule personne et tous ses petits-enfants ont toujours été les frères et soeurs d’une même mère: la descendance de Zacharie et de Julienne.

Cependant, la mort fait partie de la vie. Mbombo Yulia se repose pendant que son souvenir reste à jamais gravé dans nos mémoires: nous en pleurons, nous en rions et jamais nous ne l’oublions.

3 réflexions au sujet de « Il n’y a pas d’aurevoirs! »

  1. Aline Paulette tu es bien plus que la Représentation de l Amour…Tu es cette épaule certaine et pleine de sagesse sur laquelle nous tes proches, pouvons nous reposer a tout instant. Ce mélange de tendresse et pragmatisme. C est un honneur et une bénédiction que Le Seigneur ait permis la croisée de nos chemins il y a 30 ans de cela. I love You, Sister!

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  2. Tata nine , après avoir lu tes quelques lignes , certains de mes souvenirs vécus avec Mbombo yulia me sont revenus et un sourire à mes lèvres.
    Je me souviens encore de comment mbombo nous faisait sortir des toilettes , mouillées ParceQu’elle voulait prendre une douche 😂

    Que son âme repose en paix

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Répondre à NGWE NOLLA Marthe Sharon Annuler la réponse.